Vous vous êtes fait un seul ami
Par Lula, vendredi 8 mai 2009 à 21:45 :: livejournal Robin hobb :: #65 :: rss
C’est une façon tellement gaie pour le Livejournal de m’accueillir. Surtout quand mon seul ami est mon autre moi. Ah, moi ! :)
Mais ce n’est pas vraiment ce à quoi je pensais ce soir du tout.
J’ai eu une longue journée aujourd’hui, une sans écrire du tout. Je ferai quand même mes 1000 mots ce soir, mais je les ferai tard, quand le reste de mon monde est endormi.
Aujourd’hui je me suis dévouée à l’autre moitié de ma vie. Une de mes petites-filles m’a aidé à dénoyauter un saladier immense rempli de cerises que mon autre petite-fille m’a aidé à cueillir le jour précédent. Puis nous avons couru les boutiques pour lui trouver un survêtement noir et des gants roses pour son rôle de Taupe dans le spectacle du centre aéré. Nous avons aussi acheté des donuts et nous sommes rentrées chez elle, où son père et notre voisin étaient en train d’installer de la moquette dans sa chambre. Là -bas nous avons récupéré sa sœur, et nous sommes reparties chez moi pour installer un nouveau logiciel sur le vieil ordinateur des enfants. La Piste de l’Oregon et le Château de Cendrillon. Puis l’aînée est partie avec son père acheter de la tapisserie pour les murs de sa chambre, et la plus jeune m’a aidé à faire une tarte à la cerise et une marmite de confiture cerise-myrtille.
Et nous avons vraiment passé un bon moment aujourd’hui, à faire des choses ordinaires. Ce qui m’a amenée à me demander pourquoi j’ai décidé d’être écrivain.
Être écrivain, pour moi, a toujours signifié que ma vie est divisée. Il y avait la partie de la journée dédiée à la tenue de la maison qui va de pair avec la vie de jeune mariée avec des enfants. Et puis il y avait la partie où je travaillais en dehors de la maison pour ramener un peu d’argent. Et il y avait la partie où j’avais enfin du temps pour m’asseoir devant le clavier et coucher quelques mots sur le papier.
Les premières années où j’essayais d’être un ‘vrai’ écrivain, depuis l’âge de 18 ans, ce temps était volé. Il était pris le plus souvent sur du temps de sommeil ou de ménage. Je glissais des moments entre les autres activités, lors de pauses à mon travail de serveuse au restaurant Sambo’s Pancake, ou assise par terre près de la baignoire pendant que mes enfants se lavaient et éclaboussaient tout, ou en écrivant dans un carnet à spirales pendant que les enfants faisaient inlassablement le tour de la patinoire. Je n’avais jamais assez de temps pour écrire autant que je le souhaitais.
Je n’ai toujours pas assez de temps pour écrire autant que je le souhaite. Je me souviens encore quand je détestais devoir m’arrêter pour manger, parce que je savais que j’aurais pu passer ce temps à écrire. Je me souviens avoir écrit des poèmes sur la perte de temps qu’était le sommeil. Parfois, je le pense encore.
Être écrivain a toujours impliqué, tout au long de ma vie, qu’il y ait un fond d’angoisse et de frustration accolé à tout ce que je faisais d’autre. Peu importe combien de mots je mettais sur le papier, je souhaitais toujours être libérée des tâches ménagères et des petits boulots, et, oui, même de la lourde tâche de l’éducation des enfants, pour pouvoir simplement écrire.
Je me souviens, au début des années 70, quand nous vivions en Idaho, il y avait ce gros panneau publicitaire devant lequel je devais passer tous les jours pour aller au travail. C’était un message de l’Eglise des Saints du Jugement Dernier. L’image montrait une femme en tailleur qui sortait de la maison avec une mallette à la main, pendant que ses enfants, les yeux tristes, fixaient des yeux la porte par laquelle elle était partie. Le commentaire en gros lettrage disait : « Aucun Succès Ne Peut Compenser l’Echec Dans Le Foyer »
J’avais une vingtaine d’années à l’époque, un mari, un enfant en bas âge et un travail. Et je voulais écrire. Parfois il m’arrivait de regarder le panneau quand je passais devant en voiture, de penser à mon écriture et de me dire, « à quel prix ? Quand est ce que ça ne vaut plus le coup d’essayer de trouver des moments perdus pour coucher des mots sur le papier ? »
Ce soir, alors que je finissais ma journée, en train de nettoyer la cuisine, et de faire une liste des choses à faire demain (faire les comptes du chéquier, faire un virement bancaire, prendre rendez-vous chez le médecin, enlever les mauvaises herbes des fleurs) je me demandais ce que ma vie aurait été si je n’avais pas toujours ajouté mentalement « et écrire un livre » à cette liste. Ça n’aurait pas dérangé mon mari. Il ne m’a même jamais poussé à avoir un travail en dehors de la maison, encore moins à être un écrivain sur mon temps libre. J’aurais pu choisir simplement d’être une femme au foyer, avec les enfants, la maison et le jardin. J’aurais eu beaucoup moins de sources de stress dans ma vie si j’avais fait ce choix.
Ou bien, et si j’avais eu un travail normal, huit heures par jour, une-fois-que-la-journée-est-finie-je-n’y-pense-plus, ce genre de job ? Un emploi où je recevrais une paie prévisible, pour une tâche déterminée. J’ai eu ces emplois—j’ai servi dans des restaurants, distribué du courrier, vendu des composants électroniques et des vêtements.
Mais pendant tous les moments où je faisais ces choses, je brûlais toujours de rentrer chez moi et de m’asseoir devant la machine à écrire. Combien ma vie aurait-elle été plus paisible et agréable si je n’avais pas eu des histoires qui me rongeaient comme de l’acide en essayant de sortir ? Quel effet ça aurait fait de rentrer à la maison, de dîner, de ranger la cuisine, de regarder la télévision et de s’endormir ? C’est une vie que je n’ai jamais eue.
« Deux routes divergeaient dans un bois jaune … »
(« Two roads diverged in a yellow wood… » tiré d’un poème de Robert Frost, The Road Not Taken)
C’est un drôle de sujet de réflexion pour une fin de journée.
http://meganlindholm.livejournal.com/?skip=20#entry_1570

