Il était une fois en octobre

Lundi 27 Octobre 2008

En fait, c’était le 31 octobre 1959.

Et l’histoire commence au 531, chemin Wisteria, Terra Linda, San Rafael, Californie.

Ce fut un Halloween très important pour moi, de bien des façons. Je suis encore surprise de m’en souvenir si bien.

J’avais 7 ans cette année-là, et j’étais en Ce2, ayant ‘sauté’ le Ce1. Concernant les cours d’anglais, c’était une très bonne chose. J’étais vraiment en avance. Par contre, au niveau des mathématiques, ça a été la cause d’une faille dans mes connaissances de base qui a persisté jusqu’à la fin du lycée. Les faits élémentaires ne me venaient jamais naturellement. Mais c’est une digression.

Cet Hallowe’en là, je m’étais déguisée en sorcière. Je me souviens d’être assise à la table de la salle à manger, en train de faire mes devoirs avant de sortir parce que le lendemain était un jour d’école. Ma mère était dans la cuisine, probablement en train de préparer le dîner. Ma sœur Mary était aussi en train de faire ses devoirs. George et Moonyeen s’occupaient dans la maison. Plusieurs fois j’avais lancé, ‘Toutes les sorcières ont besoin d’être bien éduquées de nos jours’, réplique que je trouvais terriblement fine, mais que ma famille ignora avec succès.

Quand j’eus fini mes devoirs, Je fis quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. Je pris une autre feuille de ‘brouillon’ et commençais à écrire. Je me souviens très clairement de mes phrases d’ouverture. « Il était une fois un chat. Il était noir. Il s’appelait Dick. » J’avais choisi le prénom Dick parce que c’était celui de mon frère, que je savais comment l’écrire, et parce qu’il était court. Aucun intérêt à attraper des crampes à la main en écrivant un nom plus long !

L’histoire était très courte. Le chat sortait pour Halloween, était effrayé par ses maîtres qui portaient des costumes, et ils se faisaient pardonner en partageant leur butin d’Halloween et du lait avec lui. Je l’ai lu à voix haute, plusieurs fois et assez bruyamment à ma famille. Je ne me rappelle pas avoir vraiment obtenu de réaction, mais il ne me semble pas que ça ait eu une importance. C’était d’écrire qui m’importait, pas de faire sensation.

Au crépuscule, je suis sortie, toute seule, faire le tour des maisons pour demander des bonbons. Mon frère et ma sœur aînée étaient allés participer à une compétition de costumes. C’était peut-être de l’année où ma sœur Moonyeen s’était déguisée en Martha Washington et avait gagné un prix. Non, attendez, cette année-là je m’étais déguisée en cannibale, avec des morceaux de poupées dans mon chaudron. Alors, probablement 1960 pour cette anecdote.

J’allais donc, à sept ans et toute seule, à travers la douce soirée californienne. Il commençait tout juste à faire noir, et une légère brise soufflait. Des feuilles mortes volaient dans la rue. Il y avait quelques nuages, mais c’était un temps parfait pour collecter des bonbons. Les lampadaires allongeaient mon ombre entre eux, et la rendaient toute petite juste dessous. Si je m’arrêtais au bon endroit entre deux lampadaires, j’avais deux ombres, une en face de moi et une derrière.

En collectrice de bonbon confirmée, après des années à y aller avec les plus grands, je m’étais munie d’une taie d’oreiller blanche pour recevoir les friandises. Je savais qu’elle ne se déchirerait pas, et qu’elle pourrait supporter un gros butin. Je commençai par ma rue. La maison à côté de la mienne appartenait à un doux dingue. Le voisinage le méprisait un peu parce qu’il avait planté des saules pleureurs dans son jardin. (‘Les racines vont aller de partout !’) Nous étions également perplexes quant à son intention apparente d’annihiler tous les trèfles et les pissenlits sur sa pelouse. (‘Ma mère l’a même surpris à quatre pattes dans notre jardin en train d’arracher des pissenlits pour ne pas retrouver de graines dans le sien !’) Il nettoyait aussi son allée de garage avec de la javel presque tous les jours. Une fois, quand la voiture d’un invité avait laissé une tâche d’huile dans son allée, il l’avait nettoyé en frottant le sol avec du Comet Cleanser (marque de nettoyant à base de javel). De manière assez prévisible, il était radin avec les bonbons !

Je ne connaissais pas bien les habitants de la maison d’après, mais ceux de la suivante avaient une réputation. Ce monsieur avait fait partie de l’armée, et avait été stationné au Japon. Et non seulement il avait épousé une japonaise, mais ils avaient un enfant, une petite fille. ET il les avait ramenés ici pour vivre dans notre quartier. C’était un sujet de scandale, et j’avais un peu peur de la ‘Dame Japonaise’.

(Je ne pense pas que je vais m’excuser pour ma manière de penser à 7 ans. J’étais comme j’étais, modelée par mon époque et les commérages du voisinage.)

J’ai frappé à la porte et j’ai dit ‘Trick or Treat.’ (‘Un mauvais tour ou un bonbon’) Pendant que la femme allait chercher des friandises, j’ai jeté un œil dans sa maison. C’était très propre, avec les chaussures alignées près du tapis. Je reçus des bonbons, des bonbons américains ordinaires. Et c’est alors que la Dame Japonaise, dans un anglais compréhensible bien qu’avec un accent prononcé, me demanda si je voulais bien emmener leur petite fille collecter des bonbons. J’étais choquée. Je ne connaissais même pas le nom de la petite fille. Elle était beaucoup plus jeune que moi, probablement trois ou quatre ans. Je ne voulais pas la prendre avec moi. J’avais prévu de couvrir un grand territoire et de ramener des tonnes de friandises, et parce que j’avais deux petits frères, je savais à quel point les petits pouvaient marcher lentement, et la rapidité avec laquelle ils se fatiguaient. Mais quand un adulte vous demandait de faire quelque chose et disait ‘S’il te plait’, la seule chose polie à faire était de dire ‘Oui’. C’est donc ce que j’ai fait. Je ne me rappelle pas du costume de la petite fille, seulement qu’elle était très jolie, avec ses cheveux noirs coupés au carré et ses yeux japonais. Elle était très silencieuse, et aussi timide avec moi que je l’étais avec elle. Je tapais aux portes et disais ‘Trick or Treat!’ pour toutes les deux. Elle ouvrait son sac et les gens nous disaient à quel point nous étions mignonnes.

J’ai triché. Je lui ai fait faire le tour du pâté de maisons et une rue en plus et ensuite je l’ai ramenée chez elle. Je m’attendais à ce qu’elle fasse des histoires, vu que mon petit frère aurait réalisé que c’était une tournée de bonbons VRAIMENT courte. Mais ce ne fut pas le cas. Elle paraissait très satisfaite de son butin, et sa mère était enchantée. La Dame Japonaise m’avait remerciée, et là, à ma grande surprise, elle avait essayé de me donner de l’argent parce que j’avais emmenée sa petite fille faire la tournée des maisons. Je lui avais dit ‘Non, merci’ plusieurs fois, mais elle avait insisté, et finalement s’était avancée et avait fait tomber la poignée de pièces dans ma taie d’oreiller. Je crois qu’il y avait moins d’un dollar, et elle voulait vraiment que j’accepte. Il me semble avoir soulagé ma conscience en me disant que c’était comme du baby-sitting. Ou une friandise différente. J’ai dit au revoir et suis immédiatement partie pour accomplir mes grands projets de collecte de bonbons.

Il faisait déjà nuit noire. Les rues étaient pleines de groupes d’enfants allant de maison en maison. C’était une vision de la banlieue californienne sous son plus beau jour. Des rues pavées, des trottoirs avec des lampadaires au coin, des pelouses tondues, et l’odeur des fleurs d’automne dans l’air. Presque tous les porches des maisons étaient allumés. De l’un d’entre eux, de la musique émanait d’un haut-parleur caché dans les buissons. Des citrouilles-lanternes brillaient dans le noir. Il y avait des rires et des cris dans la rue, et la danse tressautante des lampes de poches.

J’allais de maison en maison en maison, ma taie d’oreiller de plus en plus lourde après chacune. Devant une des maisons, la famille n’était pas là, mais ils avaient laissé leur petit grill sur le porche, rempli de bonbons. Et les enfants étaient honorables et n’en prenaient qu’un, ou une poignée. Je reçus des pommes à certaines maisons, d’autres avaient confectionné des boules de pop-corn ou du caramel. Les petites barres de sucre n’existaient pas à l’époque. À un endroit on me donna des barres en sucre traditionnelles. Ou du corn candy (bonbon américain) en morceaux, ou des bonbons en gélatine ou du chewing-gum. Je pris tout sans le moindre scrupule.

J’étais en train de penser à rentrer à la maison quand je suis tombée sur ma sœur Mary. Elle faisait encore un tour, alors je l’ai suivie. On s’était arrêtées à un certain nombre de maisons avant d’arriver devant un porche très faiblement éclairé. Nous n’étions pas très sûres de celle-ci, mais la lumière était allumée, et non éteinte. Nous avons donc frappé à la porte. Une lumière diffuse passait à travers les rideaux, mais personne ne vint. Nous nous apprêtions à partir lorsque la porte s’était lentement ouverte, et une femme avec les cheveux enroulés dans des bigoudis avait dit, ‘Oui ? Qu’est-ce c’est ?’ Nous avions répondu, ‘Trick or Treat !’, et elle avait eu l’air surprise. ‘Est-ce que c’est Hallowe’en ce soir ? J’ai dû perdre la date de vue. Entrez donc, je vais voir ce que je peux trouver à vous donner.’

Et nous sommes rentrées à l’intérieur, et avons fermé la porte derrière nous. La pièce n’était éclairée que par quelques bougies. ‘J’ai un problème d’électricité. Les lampes ne marchent pas. Attendez ici, les enfants !’ Et elle se dirigea vers la cuisine.

Nous avons attendu là. Au fond du couloir, nous pouvions voir des lumières tamisées provenir de ce que nous savions être des chambres. Après tout, c’était la banlieue. L’agencement de cette maison était identique à celui de la nôtre. Une faible lumière sortait de la pièce. Soudain, la porte d’une des chambres s’ouvrit brusquement. Une fille s’enfuit, en hurlant ! Un adolescent la pourchassait avec une hache ensanglantée ! Ils partirent en courant dans une autre pièce et la porte claqua derrière eux.

À ce moment là, j’en étais à tirer ma sœur par la main. Elle ne bougea pas. Ça, c’était le courage d’une fille de Cm2 ! ’Je lui chuchotais ‘Viens, on y va!’, mais au même moment la femme revint. Elle tendit un sac en papier marron à ma sœur.

‘Sers-toi !’ dit-elle. Mary plongea la main dans le sac, et la retira vivement. ‘Ce ne sont pas des bonbons !’ ‘Oh. J’ai dû me tromper. Oui, en effet. Ça doit être le cadavre froid de Morgan.’ Et comme si c’était parfaitement normal, elle disparut et revint avec un autre sac. Celui-ci contenait vraiment des bonbons, une sorte appelée ‘os de poulet’. Nous en avons pris chacune un peu et elle nous a raccompagné à la porte. Une fois dehors, nous nous sommes dépêchées de revenir sur le trottoir et nous avons convenu qu’il était temps de rentrer à la maison. La plupart des petits étaient déjà rentrés chez eux. Il ne restait que les ‘grands’ dehors à cette heure.

‘Il y avait quoi dans le sac ?’ Je demandai à Mary pendant qu’on marchait sur le trottoir. ‘Je sais pas. Peut-être du foie cru. Peut-être autre chose.’

Et on s’était mises à courir.

De retour dans notre maison bien éclairée, Papa était en train de répondre à la porte. Il portait un machin qui donnait l’impression qu’il avait une flèche plantée dans la tête, et ça faisait rire tous les enfants. Nous avons vidé nos sacs de bonbons dans le gros saladier jaune et on a commencé à farfouiller à la recherche des meilleurs. Tout le monde partageait son butin d’Halloween, et personne ne protestait. On savait qu’on pouvait compter sur George pour rester dehors jusqu’à minuit, rentrant seulement à la maison pour vider sa taie d’oreiller et repartant aussitôt. Le grand frère le plus cool que j’ai jamais eu.

1959.

Il y a presque cinquante ans.

Ma première histoire.

Je n’ai jamais oublié cette maison, ni la phrase de la femme à propos du ‘cadavre froid de Morgan.’ Je me demande si elle avait la moindre idée qu’elle et ses enfants allaient pour toujours définir Halloween pour moi ? Elle a placé la barre haute, et chaque année depuis j’essaie de retrouver cette ambiance. Où que soient ces personnes aujourd’hui, je continue à leur souhaiter bien des choses en remerciement de m’avoir fichu la frousse de ma vie il y a si longtemps à Halloween.

Et à cette époque, chaque année quand on ressort le gros carton plein de costumes d’Halloween et que les enfants essaient chacun d’entre eux, je me remémore la Dame Japonaise et sa petite fille. Quelle femme courageuse elle était ! Elle venait de loin pour trouver un nouveau chez elle, dans un pays où beaucoup de gens se souvenaient encore de l’amertume de la Seconde Guerre Mondiale. Comme notre fête de fantômes et sorcières, de cowboys et d’astronautes avait dû lui paraître étrange ! Et pourtant, elle avait confié sa petite fille à la gamine d’un de ses voisins, et l’avait immergée dans notre culture et nos traditions.

J’espère que quelque part, il y a une femme dans le début de la cinquantaine qui peut encore se souvenir de la première fois que je l’ai emmenée collecter des bonbons pour Halloween. Je l’espère.

Joyeux Hallowe’en !

(Oui, c’est comme ça que j’ai appris à l’écrire, il y a longtemps !)


http://robin-hobb.livejournal.com/#entry_4872

Depuis le bureau de Robin Hobb

13 Octobre 2008

Bonjour ! J’écris de la part de Robin Hobb qui travaille dur pour obtenir son nombre de mots par jour. Je tente de la tenir loin d’Internet pendant qu’elle fait face à la deadline. Dernièrement elle s’est mise à regarder ces vidéos de pigeons sur youtube. Non pas que je me plaigne. C’est bien plus facile de travailler avec Robin qu’avec Megan Lindholm. Megan est réputée pour utiliser tout le lait pour le café et n’en souffler mot à personne.

J’espère que ces nouvelles vous trouvent en forme, et pas encore au boulot comme je le suis, à 23h57 à ma montre. Robin m’aurait laissé rentrer chez moi depuis longtemps mais Megan Lindholm m’a fait travailler tard, insistant pour que je retrouve quelque chose qu’elle a mis dans son dossier « Conneries ». Jusqu’à ce qu’on réalise qu’il n’était pas rangé à « Conneries » dans les fiches mais à « Diverses Conneries » (dans les D). Comme si j’avais besoin de chercher du bordel ailleurs que sur son bureau ! Il lui en coûtera pour que je ne poste pas de preuve photographique. Quoi ? Vous ne savez pas que tous les assistants peuvent être achetés ?

Donc pendant que je suis en train de trimer je me suis dis que je posterai quelques mises à jour.

Une des histoires de Robin est dans le prochain A Fantasy Medley, une anthologie publiée par Yanni Kuznia de Subterranean Press. Kate Elliott, C.E. Murphy (http://cemurphy.net/) et Kelley Armstrong (http://www.kelleyarmstrong.com/) figurent également dans l’anthologie. La contribution de Robin est une histoire qui s’appelle Words like coins et se déroule dans le monde des Loinvoyant. Un extrait est disponible sur ce lien : http://fantasyhotlist.blogspot.com/2008/10/exclusive-excerpt-from-robin-hobbs.html

Je suis personnellement très impatiente de lire cette anthologie. S’il vous plait renseignez vous, et si ça vous parait intéressant commandez la ! J’ai déjà commandé la mienne. Enfin, ça veut dire que j’essaie d’accéder au courrier avant Robin pour le ramener à la maison et le lire d’abord.

Sinon, je suis ravie de vous annoncer que vous pouvez maintenant écouter Robin dans les bouchons sur la route. Recorded Books a accepté de publier des livres audio de la série du Soldat Chamane en anglais.

Voilà pour les dernières nouvelles ! Je passerai à l’occasion. J’espère que vous allez bien. Toujours ouverte à un sabotage amical et au dialogue,

La Kat du Bureau

http://robin-hobb.livejournal.com/#entry_4661

Une très bonne journée d’écriture

29 Septembre 2008 – localisation : Le Laboratoire des Mots Secret et Clandestin – humeur : :) satisfaite

Il y a les jours d’écriture moyens, et les bons. Et il y a les très bons. Aujourd’hui était un très bon jour.

Premièrement, ça a été une journée productive. J’ai nettoyé le chapitre 15, ce qui m’a amenée à la page 449 d’un manuscrit qui me plaisait vraiment, et j’ai commencé le nettoyage du chapitre 16. Je m’amuse terriblement avec ces personnages, tout en essayant de garder le contrôle de l’histoire. J’ai dit que Dragon Keeper serait un livre en un seul volume, et il le sera.

Ce sera juste un livre en un seul volume plutôt épais. :)

Et ensuite, par le courrier, j’ai reçu mon exemplaire de L’Assassin Royal de Soleil. J’étais déjà enthousiaste à l’idée du projet, mais je n’étais pas préparée pour le choc que j’ai reçu en le tenant réellement en main. Il est magnifique. Gaudin et Sieurac se sont surpassés. Il s’agit d’un roman illustré à la couverture cartonnée et brillante, avec de jolies pages de garde. J’ai passé un petit moment à les regarder avant même de commencer à tourner les pages. Ce livre contient tellement de bons passages, tellement de moments capturés que je ne peux pas tous les citer. Fouinot. La première rencontre entre Fitz et le Fou. Molly. Umbre en Dame Thym. C’est tout simplement sublime.

Il y a juste un petit problème. Dans cette première édition, une des pages est inversée. Les pages 12 et 13 sont l’une à la place de l’autre. Ce sera, bien sûr, corrigé. Et ayant survécu à un livre avec un chapitre entier en moins (!!!) je pense que je peux le supporter avec sérénité.

Comme si ça ne suffisait pas pour en faire une journée géniale, j’ai alors reçu un email de Yanni, à Subterranean Press. Avec en pièce jointe l’illustration de couverture pour A Fantasy Medley. C’est à la fois très beau et saisissant ! Avec un peu de chance, je comprendrai comment le transférer dans mes images et d’autres personnes pourront la voir là-bas.

Voilà. C’était juste un de ces jours où, malgré de la poussière partout causée par la rénovation de la cuisine, des enfants dans les pattes, un pigeon psychotique qui essaie de s’installer dans mon bureau et un chat siamois grincheux, j’ai quand même l’impression que je suis vraiment un écrivain. Et tout ça en vaut la peine.

http://robin-hobb.livejournal.com/#entry_3883

Des mûres et un tracteur

15 septembre 2008 – localisation : Dans mon sous-sol. Je suis toujours dans mon sous-sol. Musique : David Bowie, Under Pressure

Je suis descendue dans la vieille maison aujourd’hui, pour mettre les choses en ordre avant l’arrivée de l’hiver. Nous avions prévu de faire tellement de choses là-bas cette année, et en réalité nous en avons accompli si peu. La maison reste ce qu’elle est depuis les années 30, une très grande grange à poulets qui a été transformée en maison quand la ferme d’origine a brûlé.

J’ai rangé une partie des affaires. Et puis j’ai réalisé qu’il restait des mûres de fin d’année dans les buissons. Alors j’ai pris une vieille cruche en plastique vert et je suis allée en ramasser. Ce sont des mûres spéciales pour moi. Celles d’Août arrivent quand les buissons sont lourds de fruits, les enfants sont encore en vacances et m’aident à les cueillir. Celles-là on les ramasse par seaux entiers, pour en faire de la confiture et des tartes. Les enfants, comme il se doit, en mangent autant qu’ils en ramassent. Ils en cueillent pendant un moment, puis vont jouer, et ils reviennent cueillir ensuite. Le temps qu’on ait fini, les mains sont violettes, les tee-shirt sont tâchés et tout le monde a chaud, transpire et s’est égratigné. Et nous avons passé une journée merveilleuse.

Mais les mûres de septembre sont celles de la fin de l’année, les dernières sur les buissons. Il n’y en a pas autant, et les enfants sont à l’école, alors je suis toute seule avec les buissons, les chiens et les oiseaux. Je trouve que ces mûres ont un goût différent. Elles ont absorbé la chaleur des derniers jours de l’été, et ça les rend plus sucrées. Il y en a suffisamment pour faire de la confiture, mais elles ne remplissent que la moitié de la cruche verte. Ce sont des baies de première qualité, mangées telles qu’elles, elles ont le goût des mûres et de l’été. C’est relaxant de les ramasser en ne pensant à rien.

Et c’est alors que Fred beugle pour que je vienne lui donner un coup de main avec le pied-de-biche.

Nous avons un petit tracteur de marque Kubota. Pas une tondeuse à gazon, mais un petit tracteur de ferme. Il possède trois fixations à l’arrière. L’intérêt d’avoir trois fixations, la raison pour laquelle cela existe, c’est que ça facilite énormément le remplacement des pièces. Fred comptait enlever la tondeuse aujourd’hui, pour qu’on remplace les lames et qu’on lubrifie tout l’équipement en prévision de l’hiver.

Existe-t-il quelque chose de plus frustrant qu’une machine destinée à vous faciliter la vie qui décide soudain de vous faire perdre votre après-midi par son entêtement ?

Ce fut un après-midi rempli de pieds de biche, de leviers, d’huile trois en un, de clavettes, et de graisse. Il faisait 27° au soleil, fait étonnant pour la saison. De la lumière vive et de la chaleur, deux des choses que je déteste le plus. Mais il fallait bien le faire. Bien sûr, nous n’avions pas la clé qui nous aurait facilité le travail. Le manuel du tracteur disait une chose, le manuel de l’attache en disait une autre. Tous deux avaient l’air de dire que c’était vraiment facile.

Ça ne l’était pas.

Finalement nous sommes parvenus à détacher la tondeuse du tracteur, et nous avons lubrifié toutes les parties qui bougent en passant par la fixation. Puis nous avons tout remis en place, et ça a marché.

La prochaine fois que nous descendrons ici, nous changerons les lames.

Ce qui est amusant, c’est que j’ai passé un bon moment. Rien ne me fait me sentir plus compétente que lorsque je me bas avec quelque chose de complètement mécanique et que je gagne.

Alors, ce soir nos jeans sont tâchés de graisse, et mes ongles sont encore plus cassés que d’habitude.

Mais je suis satisfaite. Et il y a des mûres de septembre pour agrémenter les céréales du petit-déjeuner de demain matin.


http://robin-hobb.livejournal.com/#entry_3493

Se fixer de nouveaux objectifs

7 Septembre 2008 – localisation : Le Laboratoire Souterrain et Secret des Mots. – humeur : ambitieuse – musique : Nightwish, Bless the Child

Et bien, nous sommes en septembre, et la deadline pour Dragon Keeper est pour le 1er décembre. Ce qui veut dire en réalité que la maison d’édition le veut le 31 décembre, alors je m’impose une deadline personnelle un mois avant. Ça me laisse un dernier mois pour faire tous mes ‘retours’ et corrections après l’avoir laissé refroidir environ une semaine.

Je m’étais imposé un rythme de 1000 mots par jour jusque là. Tous les jours, sans exception. SI je m’y tenais réellement, j’aurais 365 000 mots à la fin de l’année. Mais je suis humaine, et parfois je suis malade, ou j’ai la flemme, ou l’ordinateur est chez le réparateur ou je ne sais quoi. Néanmoins, j’ai fait un assez bon boulot pour garder le rythme cette année.

Un de mes prompteurs est un carnet de poche sur mon bureau. Il contient la date, le nombre de pages que j’ai écrites ce jour là, et le nombre de mots. Ça m’aide les soirs où j’ai vraiment envie de me lever du bureau et d’aller au lit.

Mais maintenant il est temps d’augmenter la cadence. Dès demain, quand les petits-enfants retournent à l’école des journées complètes, je vais viser 2000 mots par jour. Je marque ça ici, ça sera un bon moyen de me faire serrer les dents et de rester éveillée jusqu’à ce que j’obtienne ça, tous les soirs.

1000 mots donne à peu près trois pages de manuscrit par jour. Maintenant je vais essayer d’en produire six. Je pense que vingt pages de manuscrit font un assez bon chapitre, alors ça va aussi accélérer la vitesse à laquelle j’écris le livre. Les chapitres vont passer plus vite.

Je fais quelque chose d’un peu différent dans la manière de raconter cette histoire. L’assassin Royal était très linéaire et chronologique, avec peu de sauts dans le temps. Dragon Keeper contiendra des bonds dans le temps, certains de quelques jours, d’autres de plusieurs années. Ça me permet, par exemple, de passer d’une personne qu’on est en train d’essayer de séduire à quelqu’un dans une relation établie, quelques années plus tard. Mais je pense déjà que je vais effectuer un certain nombre de ‘retours en arrière’ pour insérer plus de ponts entre ces espaces de temps.

Je me languis déjà de 2009. Dans mon esprit, c’est l’Année de la Nouvelle. J’ai tellement d’idées entassées. J’essaie de décider comment créer de nouveaux mondes pour la collection. Passer les premiers mois à juste écrire des histoires, et les six mois suivants à les tordre et les améliorer ? Écrire, polir, et avancer à l’histoire suivante ? Ça va être une année vraiment différente de ce que j’ai fait auparavant.

Alors, souhaitez moi bonne chance pour finir ce livre, et pour plonger dans des histoires plus courtes l’année prochaine.

Robin


http://robin-hobb.livejournal.com/#entry_3216

Roman illustré français de l’Assassin Royal

13 Août 2008 - localisation : dans mon sous-sol. Je suis toujours dans mon sous-sol. – humeur : exubérante – musique : Billy Joel, I loved these Days

Il y a quelques jours, j’ai reçu l’image finale de la couverture pour L’Assassin Royal. Il s’agit d’un roman illustré français de l’histoire des Loinvoyant. J’espère qu’il sera disponible dès septembre. Les lecteurs américains auront peut-être la possibilité de le commander sur Amazon.co.fr. Ce roman va être publié par les éditions Soleil, et il est le produit du brillant travail de Laurent Sieurac et Jean-Charles Gaudin. J’ai vu les épreuves de certaines pages, et je serai terriblement excitée de voir le résultat final.

L’illustration de couverture est l’œuvre de Didier Graffet. J’ai tenté quelques fois de la télécharger pour la mettre sur mon blog, mais je n’ai pas réussi. J’inviterai donc les curieux à utiliser ce lien : http://s258.photobucket.com/albums/hh271/RobinHobb/cover%20art/ .

La première question qu’on me pose en général, c’est « Une version en anglais est-elle en projet ? » Je suis triste de répondre que, pour le moment, la réponse est « non ». Mais même avec mon français exécrable, j’ai trouvé l’histoire illustrée très facile à suivre.

J’étais déjà impatiente de me rendre aux Utopiales, à Nantes fin octobre. Savoir que j’aurai enfin l’opportunité de rencontrer Laurent et Jean-Charles, c’est la cerise sur le gâteau !


http://robin-hobb.livejournal.com/#entry_2520

répétition de la newsgroup


10 Août 2008 - location : au sous-sol – humeur : pleine de regrets ?

Ce qui suit a été écrit en réponse au post #38275 de la newsgroup de Robin Hobb sur sff.net. Mark a posé d’excellentes questions à propos du lien entre les livres de la série de l’Assassin Royal et ceux du Soldat Chamane. Je me suis retrouvée à écrire une réponse bien plus longue que d’habitude, et à rentrer dans les détails sur un sujet que j’avais évité jusque là. Donc je pense que je mettrais ce post ici aussi. (http://robin-hobb.livejournal.com/)

Tu dresses des parallèles intéressants entre les trilogies. Ma première impulsion a été de les écarter (aucun rapport !) mais comme c’est souvent le cas, les lecteurs ont la possibilité de voir plus clairement que l’auteur lorsque des thèmes communs sont abordés dans différents livres.

Au départ, quand j’ai écrit la trilogie des Loinvoyant, à la fin de Assassin’s Quest (tomes 4, 5 et 6 pour l’édition française), je croyais vraiment en avoir fini avec Fitz. Certaines personnes ont trouvé la fin triste, ou même tragique. Mon sentiment personnel était qu’il avait rempli son rôle en tant que héros, ce qui demandait un certain, oh, très bien, un gros sens du sacrifice. De par ma personnalité, je le voyais paisible et épanoui dans ses dernières scènes. Il était là, seul comme il l’avait toujours souhaité, avec son loup. (c’était définitivement une fin heureuse pour Œil-de-Nuit !)

C’est plus d’un an après que l’envie de continuer à écrire sur Fitz a commencé à me démanger. Je pense que ce n’était pas tant pour « arranger » la fin, mais plutôt parce que j’ai réalisé que la libération des dragons aurait des conséquences définitives sur la vie des Six Duchés. Je savais où j’allais avec les Aventuriers de la Mer. Et je commençais à pressentir qu’il restait des choses à dire sur l’histoire de Fitz. Deux ou trois ébauches de chapitres m’ont prouvé que j’avais raison. Mais je les ai laissés de côté pour terminer les Aventuriers de la Mer.

Avec Jamère, la fin était assez claire dès le départ. Comme je l’ai déjà dit auparavant, je pense que le meilleur moment pour terminer un livre, c’est là où l’histoire d’après commencerait. Alors, bien qu’en apparence on dirait que tout se finit bien pour Jamère, personnellement je pouvais voir de nombreuses complications qui l’attendaient par la suite. Mais c’était un bon endroit pour dire, « mais cette partie de sa vie est maintenant racontée ». Pour moi, c’est une fin satisfaisante.

Je pense que je vais directement admettre qu’au moment où j’écrivais Fool’s Fate (tomes 11, 12 et 13 de l’édition française), je pensais revenir sur l’histoire de Fitz. D’astucieux lecteurs m’ont envoyé des lettres (aha ! letters) à propos du passage vers la fin du bouquin où je dis qu’un troubadour fait parfois une pause avant de se lancer dans le couplet final. Et c’était bien mon intention, à l’époque. Fitz et Compagnie m’avaient épuisée. Je voulais faire quelque chose de différent pendant un moment, et donner à mes émotions le temps de se remettre. Écrire sur Fitz et Co. est un procédé qui me vide totalement émotionnellement ; ce sont des récits vraiment intenses à raconter. Je souhaitais me reconstituer une réserve d’énergie avant de retourner dans ce monde.

Cependant, je ne suis pas retournée dans ce monde. J’espère que ce qui va suivre ne sonnera pas comme de la pleurnicherie ; je suis sûre que certains l’interpréteront de cette façon, mais si je choisis d’en parler, je suppose qu’il faudra en assumer les conséquences.

J’ai reçu ENORMEMENT de réactions négatives à propos de la fin de la trilogie. Des lettres, des post publics ont été écrits disant que je m’étais « défilée », ou « dégonflée ». Beaucoup de ces lettres, post, et, oui, de nombreuses fan fictions sur différents sites cherchent à imposer un certain sens à l’histoire, à savoir, que Fitz et le Fou partent tous les deux et vivent heureux jusqu’à la fin des temps.

Pour ceux qui croient que le Fou est un homme, que Fitz renonce subitement à sa préférence hétérosexuelle ne semble pas leur importer/ important. Si j’inventais un personnage gay, et que je le reconvertissais en hétéro pour que des lecteurs puissent profiter d’un « happy end », je pense qu’on m’accuserait de mauvaises intentions. Après tout, ne sommes-nous pas tous d’accord pour dire qu’une fille, à condition qu’elle soit « la bonne », pourrait rendre un gars homo hétérosexuel ? Bien sûr que si ! (oh, et avant que quelqu’un n’aille joyeusement citer cette phrase quelque part, s’il vous plait, sachez qu’il s’agit d’un Sarcasme.) Pourtant faire l’inverse n’a pas l’air de poser de problème à de nombreux lecteurs, prêts à plier, à étirer et à mutiler Fitz dans n’importe quel sens du moment que ça le fait coller à la fin qu’ils souhaitent. Je ne comprends pas ça. Je l’aime tel qu’il est. Un changement aussi radical ne me semble pas réalisable. En fait, je vais en faire une question pour les lecteurs hétéros qui me lisent ; combien auriez-vous besoin d’aimer votre ami pour vouloir avoir des relations sexuelles avec lui ? Pensez à votre meilleur ami, de longue date, votre copain d’enfance, et dites-moi si cela vous remplit de désir. Voulez-vous quitter votre amie/femme et partir avec lui ? Des esprits curieux veulent savoir. Ce scénario est-il plausible ?

Maintenant, si vous parlez à des personnes qui croient que le Fou est une femme, tout semble simple pour certains d’entre eux. Le Fou dit simplement : « Au fait, je suis une fille » et Fitz se débarrasse de Molly, et se met avec elle. Maintenant, d’après moi, connaissant Fitz, je ne pense pas que ce scénario soit plausible non plus. Pendant toute sa vie, il a souhaité retrouver Molly et la stabilité d’une vie de famille. Il aime Molly. Ils ne sont pas parfaits. Mais ils s’aiment réellement, pour le meilleur et pour le pire. Pour moi, en tant qu’auteur, qu’il l’abandonne soudainement pour partir en vadrouille avec le Fou (pour ne pas ajouter abandonnant ses responsabilités envers les Six Duchés) ferait prendre un drôle de virage à un personnage que j’ai mis des années à construire.

Pourquoi ferai-je ça ?

Point ironique. À la fin de Assassin’s Quest (tomes 4, 5 et 6 pour l’édition française), j’ai reçu beaucoup de remarques des éditeurs avant qu’il ne soit publié, et par la suite de la part de lecteurs disant que Fitz aurait dû rentrer chez lui, épouser Molly, et devenir roi, je ne sais pas comment, pour vivre paisiblement jusqu’à la fin de ses jours. Ce dénouement ne m’a jamais paru être le bon. Parce que mes éditeurs m’ont permis d’utiliser la fin que je visualisais à l’origine, la deuxième partie de l’histoire de Fitz se déroule d’une manière qui me semble bien plus puissante et convaincante que si j’avais cédé et choisi la fin facile et toute tracée que l’on me suggérait.

J’aurais vraiment souhaité qu’à la fin de Fool’s Fate (tomes 11, 12 et 13 de l’édition française), certains des lecteurs les plus bruyants m’aient fait confiance, et aient supposé que je savais ce que je faisais en tant que conteuse.

Mais bon. Les lettres et réactions négatives étaient très démoralisantes. Les fan fictions que j’ai lues (oui, je sais, je n’aurais pas dû les lire, un découragement vraiment profond peut provoquer des réactions autodestructrices) m’ont convaincue que certains de mes lecteurs étaient complètement passés à côté du sens de ce que j’écrivais. C’était carrément déprimant, dans tous les sens du terme. Quelque part, j’avais l’impression qu’une bonne partie des lecteurs ne voulait pas vraiment savoir ce que j’avais visualisé pour ces personnages. Ils n’étaient pas intéressés par ce que je disais à propos de l’amitié, de l’amour, de l’identité et des genres. Parfois il semblait qu’ils voulaient juste un livre qui se termine sur une scène de sexe torride et romantique. À un moment, je me disais que si j’écrivais les derniers livres tels que je les avais imaginés, les gens ne les accepteraient tout simplement pas, de la même manière qu’ils avaient rechigné à la fin de Assassin’s Quest et à la fin de Fool’s Fate.

Et donc, j’ai mis les notes et les idées de côté, parce que je ne les trouvais pas assez convaincantes pour sustenter un public de lecteurs face à un livre très différent de ce à quoi ils s’attendaient. Au choix, entre écrire des livres avec une fausse fin, ou écrire des livres que de nombreux lecteurs vivraient comme une « tromperie », j’ai opté pour la solution de ne pas les écrire du tout. J’ai décidé que je ne retournerai dans les Six Duchés qu’à condition d’avoir une histoire que les lecteurs trouveraient vraiment fascinante. La conclusion que j’avais imaginée n’était probablement pas la bonne. Par moments je sortais les idées et les contemplais, mais je les ai reposées à chaque fois.

En France, un jour que je ne me sentais pas très bien pendant les Imaginales, j’ai sauté le dîner et j’ai passé entre 6 et 8 heures à passer ces idées en revue. (La France est un pays merveilleux pour moi. C’est un endroit où j’ai rencontré des lecteurs qui me soutiennent énormément en tant qu’« artiste » avec une vision. Chaque fois que j’y suis allée, je suis repartie rechargée.) Bref, je me demandais si utiliser un narrateur différent, qui permettrait aux lecteurs de voir les événements d’un point de vue extérieur, pouvait rendre mon histoire acceptable. J’ai un peu tourné les idées, pris quelques notes, et j’ai dégrossi les deux premiers chapitres. Et puis je suis rentrée chez moi et les ai mis de côté pour continuer à travailler sur mes projets en cours. Parce que j’ai encore des doutes. Une partie de la communauté de lecteurs a clairement des doutes quant au fait que je savais où j’allais avec cette histoire. Leurs remarques m’ont fait le même effet que lorsque quelqu’un vous interrompt juste avant la chute d’une blague, ou d’une histoire. (Vous savez de quoi je veux parler. Quelqu’un qui s’écrie, « Oh, mais je la connais celle-là ! » et qui foire la chute en la racontant mal. Et tout ce qui vous reste à faire, c’est de laisser tomber, parce que ça ne sert plus à rien de révéler la réplique finale.)

Même certains éditeurs m’ont envoyé des avis de l’ordre de « Donnez leur ce qu’ils veulent ». Malheureusement pour nous tous, je ne peux pas écrire de cette manière. Je ne peux pas forcer un dénouement qui semble illogique, ou contraire aux personnages. J’ai déjà essayé d’écrire « sur commande » auparavant. Vous savez ce qui se passe ? Les personnages s’assoient simplement sur la page, et jouent au poker en attendant que je recommence à les écouter. Je ne peux imposer à Fitz ou au Fou aucun de ces dénouements complètement orchestrés et stupides. Ils n’iront pas dans cette direction là. Et moi non plus.

J’ai des contrats pour des livres jusqu’en 2011. J’ai donc du temps pour réfléchir s’il est sage de revenir sur le récit de Fitz.

Tout ça pour dire, de façon assez détournée, que la fin de Fool’s Fate n’était pas sensée être la fin de ce conte. Donc, elle ne reflète pas vraiment ma philosophie de vie. :)

En ce qui concerne la manière d’assumer une perte dans les histoires. Je suis personnellement persuadée que personne ne vit totalement sa vie avant d’avoir été confronté à une perte, et d’avoir dû continuer à avancer. Je suis à un point dans ma vie, dans la cinquantaine, où beaucoup de mes amis font finalement face à de vieux traumatismes. Ils parlent de choses qu’ils ont toujours reproché à d’autres personnes, et en assument enfin la responsabilité. Des divorces. Des enfants qu’ils ne voient plus. Des aventures qu’ils ont manquées. Ou la paix qu’ils ont perdu dans leur recherche d’aventures. Fumer trop de cannabis. Ne jamais en fumer. Tout le monde a des regrets. Dans la vie, chaque choix que l’on fait ferme une infinité d’autres possibilités.

Je vois certains de mes amis qui ont changé, ont affronté leurs deuils et leurs regrets, les ont évalués et intégrés à leur vie, et continuent d’avancer. Ils sont devenus sages. (ça, ce n’est pas un sarcasme). Dans chacun des livres que tu as mentionnés, mes héros se sont retournés, et ont fait face aux difficultés qu’il leur fallait endurer. Ils se sont rendus compte qu’on ne peut pas tout choisir. Et ils sont devenus de meilleures personnes. D’une certaine manière, admettre ce qu’ils avaient laissé derrière eux les rendait plus complets.

Chaque fois que nous prenons une décision, nous laissons une part de nous-mêmes en arrière. Je ne suis jamais devenue journaliste, et je n’ai pas voyagé aux quatre coins du monde pour des reportages. Je le regrette. Cette part de moi ne s’est jamais réalisée. Mais j’ai fait d’autres choses, et elles étaient tout aussi enrichissantes, d’une manière différente.

Wow. Ce post est vraiment long. Et il est 9h37, et il faut encore que j’écrive. Je suis en train de me défier d’envoyer ce message. Il parle de sujets que j’ai éludé, et autour desquels j’ai tourné pendant longtemps.

Une fois que j’appuie sur envoi, il y a des chances que je le regrette. :)

RH

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Pluie d’été

9 Août 2008 – location : au sous-sol, bien sûr

Ici, il pleut.

Il me semble qu’ici, au Nord-Ouest du Pacifique, il pleuvait beaucoup plus l’été, auparavant. Je n’aime pas trop la chaleur, alors j’apprécie quand les nuages arrivent, que la température descende vers un plaisant 21° et la pluie se met à tomber. Je crains un peu que la pluie fasse tomber des fruits du prunier, mais les ratons laveurs y travaillent, de toute façon. C’est une course journalière pour ramasser les prunes mûres avant eux.

Je n’ai pas passé une très bonne semaine. Ça a commencé quand j’ai accidentellement laissé ma voiture ouverte. Le lendemain matin, il était évident que quelqu’un était entré dedans et avait passé tout ce qu’elle contenait en revue à la recherche d’objets de valeur.

Je ne laisse rien d’important dans le van, donc ce n’était pas un problème. Ils ont quand même volé ma carte grise et mes papiers d’assurance; je pense qu’ils ont cru que c’était une enveloppe d’argent ou quelque chose comme ça. C’était fastidieux de les faire refaire, mais j’estime m’en être bien tirée.

Et puis, dans la nuit d’avant-hier, des voleurs ont encore frappé dans le quartier. Ils sont entrés dans le jardin et ont volé deux de nos vélos. Heureusement, ils ont laissé les vélos des enfants. Ils ont emporté un vieux Schwinn dont je me servais, et le vieux vélo de ville de mon mari, datant tous deux d’il y a 15 ans. Je suppose que c’est un signe de l’époque quand de vieux vélos de ville valent la peine d’être volés.

Tacoma a largement sa part de vols dans ce genre là. En un sens, notre ville a des problèmes. Cette partie du Nord-Ouest semble créer et exporter des tueurs en série : le tueur de la Rivière Verte, le sniper du Boulevard, Ted Bundy—et je ne cite que les premiers qui me viennent. Nous avons des prédateurs sexuels, et les vols de voitures prolifèrent. L’un de nos députés procureurs a écrit un livre, une fiction basée sur la ville de Tacoma, qu’il a appelé Methlehem (meth : drogue euphorisante ; jeu de mot avec Bethlehem – n.t.). Il existe un sérieux problème de drogue dans notre région. Pour toutes ces raisons un grand nombre de personnes m’ont demandé pourquoi j’habite encore dans cette ville.

En vérité, ce n’est pas le Tacoma que je connais. Je me fais parfois brûler par cet autre Tacoma, sous la forme d’un vélo volé, ou d’une effraction de voiture. Mais principalement, mon Tacoma est une ville près du Puget Sound (bras de mer de l’Océan Pacifique qui borde l’état de Washington – n.t.), qui possède un accès facile à la mer et à la montagne. Elle a des côtés de dure petite ville ouvrière, et son port est l’un des plus occupés de la côte Ouest, ayant des liens commerciaux avec toutes sortes de pays et villes au bord du Pacifique. Et il y existe une quantité incroyable de créativité artistique ici.

Beaucoup de ces personnes créatives dans ma ville sont ce que j’appelle des artistes ouvriers (blue collar artists). Ils travaillent toute la journée à toutes sortes de jobs, et ils créent pendant leur temps libre. De l’art de tous médias, de la poésie, de la musique et de l’écriture sortent de cette petite ville. Peu d’entre nos artistes s’élèveront jusqu’à une reconnaissance nationale, ou même dans les limites de l’état, mais j’adore leur regard local sur la beauté. Parfois ceux qui se font connaître et réussissent reviennent ici et s’investissent dans la communauté. Grâce à l’influence de Dale Chihuly, un gars de la région, Tacoma possède un atelier d’arts du verre très vivant. Le gagnant de l’Award Lamda, Brent Hartinger (Geography Club) est un écrivain local qui donne beaucoup de son temps pour combattre la censure des livres pour enfants et qui aide et conseille de jeunes auteurs. Je trouve que Tacoma engendre des artistes vraiment coriaces.

Cela me plait infiniment d’aller dans le café du coin ou à la librairie et de voir le travail des artistes locaux sur les murs. J’aime notre art public, et j’aime notre SOTA, c’est notre Ecole d’Arts, un lycée d’arts plastiques qui existe au cœur du centre-ville et organise des événements à plusieurs endroits. J’aime aller dans un café du centre-ville et voir les enfants passer en se dépêchant pour ne pas manquer leurs classes, ou prenant un moment pour boire une tasse de café à la va-vite. J’adore les regarder et me demander ce qu’ils seront devenus dans cinq, dix, vingt ans. Il y a tellement de promesses, tant de rêves. Je regarde ces enfants et j’ai l’impression de vivre dans l’une des villes les plus riches du monde. Et ce n’est pas seulement les enfants de la SOTA qui écrivent, peignent et dansent. Tellement de nos jeunes artistes font ça de leur côté, sautant dans la créativité et apprenant à nager dans ses courants rapides.

Je suis heureuse de vivre ici. Seattle est agréable, et Olympia aussi, mais Tacoma est ma ville, avec la pluie, les voleurs de vélos et tout le reste.

http://robin-hobb.livejournal.com/?skip=20#entry_2000

Ce moment dans l’écriture du livre

3 Août 2008 – localisation : au sous-sol – humeur : excitée – musique : Rod Stewart « Reason to Believe »

Je suis tombée dessus aujourd’hui. Assez étrangement, c’est arrivé après que j’ai pris une journée de repos. Ou peut-être, pas étrangement du tout.

Ça me fait penser à une vieille histoire à propos d’un voyageur et de ses porteurs de bagages. J’aimerais bien me souvenir du récit exact. Mais en gros, le voyageur était pressé, et jour après jour il continuait à avancer, jusqu’au matin où après s’être levé et préparé pour le trajet de la journée, il trouva ses porteurs assis en cercle, refusant de bouger. Lorsque il leur demanda quel était le problème, ils lui répondirent, « Nous avons voyagé trop vite, et maintenant nous attendons que nos âmes nous rattrapent. »

J’ai avancé régulièrement sur ce livre, sans interruptions, avec un minimum de 1000 mots par jour. Ça se présente bien, les personnages se dévoilent, l’aventure progresse, l’intrigue se corse, le mystère s’épaissit, et le nombre de pages augmente. Tout se passe bien.

Mais il y a une différence entre la construction compétente d’un livre, qui tient au travail de l’auteur, et ce frisson qui survient quand le livre décolle, devient indépendant. Vous savez, cette sensation quand vous êtes en train de lire une histoire vraiment géniale et que vous devez poser le livre pour aller travailler, ou à l’école. Mais que toute la journée, vous savez que ce monde et cette aventure vous attendent, et que vous n’avez qu’une envie, de rentrer et savoir ce qui se passe après ?

Et bien, quand ce cap dans l’écriture survient, je ressens exactement la même chose. Je suis impatiente de me remettre à écrire pour savoir ce qui va se passer ensuite. Je connais les grandes lignes, mais ce n’est qu’un squelette. C’est au moment où la chair se met dessus (et l’expérience m’a montré qu’il faut un certain nombre de mots pour en arriver là), que soudain l’histoire s’assoit, met son chapeau et dit « Allez viens, suis moi, et s’il te plait, essaies de suivre. »

Donc. Ça m’est tombé dessus aujourd’hui. Je sais quelque chose de crucial sur Thymara, que je savais déjà mais que je n’avais pas encore entièrement réalisé. Et savoir cela me dit quelque chose de très important sur Alise.

C’était le moment où on a envie de dire « Aha ! »

Et j’étais bien contente que ça arrive.

article d'origine

Traduction : Lula

Des amis que je n’ai jamais rencontrés

27 Juillet 2008 – localisation : le bureau du sous-sol, à Tacoma

J’ai passé une soirée et un après-midi merveilleux avec des amis que je n’avais encore jamais rencontrés.

Depuis quelques années maintenant, j’appartiens à un newsgroup sur sff.net. (http://webnews.sff.net/read?cmd=xover&group=sff.people.robin-hobb) Au cours du temps, j’y ai rencontré des personnes merveilleuses. Parfois, j’ai eu l’occasion de les rencontrer en personne lors de conventions, ou de séances de dédicaces dans d’autres villes. La dernière fois que j’ai fait la tournée promotionnelle d’un de mes livres, j’ai posté sur mon newsgroup que j’aimerais rejoindre les lecteurs après pour boire un café, ou grignoter un morceau. Ces rassemblements furent très amusants. On s’est particulièrement éclatés à Austin, où nous avons pris un restaurant d’assaut et étions les derniers à partir à la fermeture. Mais ces opportunités sont rares, et elles sont espacées.

Aujourd’hui, vers 16h, j’ai rejoint Dave, Chris, Heidi et Linda. Je connais les trois premiers de conversations en ligne, et j’ai rencontré Linda ce soir. Dave m’a fourni énormément d’informations, excellentes et très utiles, pour la trilogie du Soldat Chamane. Cela fait maintenant quelques années que l’on communique par lettres, alors le rencontrer enfin a été un réel plaisir. Chris et Heidi font partie du newsgroup sur sff.net, Linda est l’amie de Heidi, et également une lectrice. étaient aussi présents Duane et Art de la librairie universitaire, mon assistante Kat, Erik qui nous donne constamment des conseils techniques en informatique, et plus généralement sur les moyens de réparer toutes sortes de choses, et Soren, qui à trois ans est notre petit fauteur de troubles professionnel. Mais ce soir il s’est vraiment bien tenu, et a même serré les mains de tout le monde au moment de leur dire au revoir.

C’était génial de manger de la bonne pizza, et de parler d’écriture et de la vie en général avec de vraies personnes, en face. Ça me fait réaliser que je passe bien trop de temps seule au sous-sol avec mon écran.

DOoonc. Je vais essayer d’organiser un programme afin d’en faire un événement régulier. Il y a quelques années, nous nous réunissions avec les SFWA (Science-Fiction Writers of America : les écrivains de science-fiction américains) pour manger de la pizza environ tous les deux mois. J’ai rarement réussi à me libérer pour aller à Seattle, mais je me suis vraiment amusée quand j’y arrivais. Et j’ai passé un si bon moment à rencontrer des lecteurs et d’autres écrivains après les séances de dédicaces que j’ai décidé qu’il devait bien y avoir un moyen de dupliquer l’expérience.

Je vais chercher un bon endroit autour de Tacoma, et voir ce que je peux mettre en place environ deux fois par mois. Je posterai les infos ici quand j’aurais rempli cet engagement avec moi-même. Et si certains d’entre vous qui lisez ceci sont de Tacoma ou des environs, n’hésitez pas à me laisser un petit mot pour me dire si vous pourrez venir.

Robin

article d'origine

Traduction : Lula

Que font les écrivains

21 Juillet 2008 – locatisation : Tacoma

Je créé des mondes dans ma tête. Et je les écris sur papier. Assez étonnamment, des personnes me paient pour les lire. J’aime rencontrer des gens qui savent des choses que j’ignore. J’aime les conteurs, les marionnettistes, les princes, les reines, les réparateurs qui colmatent les baignoires, les experts en poulet, les chauffeurs de taxi et en bref… n’importe qui avec une histoire.

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Traduction : Lula