23 Juillet 2008

Elle prend une place intimidante dans la maison. À chaque étage, il y a au moins trois étagères. Ici dans mon bureau, il y en a cinq. Dans le salon, trois. Trois au premier dans la chambre. Ce sont de grosses bibliothèques, hautes, et remplies à ras bord. Certaines sont remplies sur plusieurs couches de profondeur. Certains des livres sont les miens, d’autres sont des livres que je n’ai jamais lus, car ils appartiennent à d’autres membres de la famille. Certains semblent avoir simplement apparus ici. Parfois, j’en sors un étrange de l’étagère, je le lis et demande, « à qui est-ce ? C’est une histoire vraiment bien. »

Et parfois, personne ne semble savoir. Le livre est juste apparu là.

Ça me plait.

Certains de ces livres ne sont que des visiteurs ici. Ils appartiennent à mes enfants, qui viennent, ou s’en vont, ou vivent dans un appartement trop petit pour abriter leurs livres. Alors les livres viennent vivre ici, pour être libérés des cartons de déménagement, et se retrouver serrés sur des étagères. Là, ils se cachent, vagabondent, et se mélangent avec les autres genres existants. Parfois ils partent en visite chez des amis. Certains ne reviennent jamais. Certains habitent ici depuis tellement longtemps qu’ils ont oubliés à qui ils appartenaient à l’origine.

Et certains d’entre eux ont des secrets.

Prenez, par exemple, l’Anthologie de la Nouvelle de Fiction de Norton. Je l’ai sorti de l’étagère un soir il y a quelques jours, dans l’intention de retrouver une citation dans une nouvelle dont je ne me souvenais qu’à moitié de l’histoire. Le livre s’est ouvert sur Une visite à des amis d’Anton Chekov.

Et une poignée d’images pornographiques, entre neuf et une douzaine, ont cascadé sur le sol. Elles se trouvaient là depuis un moment et avaient fait leur trou, un petit élargissement dans la reliure, et ainsi le livre s’ouvrait naturellement sur cette histoire et les libérait.

Je me suis arrêtée et je les ai rassemblées, partagée entre la gène, l’horreur et la fascination. Je me suis rendue compte que je me pressais, de peur que quelqu’un n’entre dans le salon et ne me trouve à genoux, en train de rassembler de la pornographie. Et suppose qu’elle m’appartient ? Bien sûr que non ! Mais, tout de même, je me suis dépêchée de les réunir. Que faisaient-elles dans l’anthologie, d’ailleurs ? D’où sont-elles venues ? Aucune n’était plus large que ma main. Elles avaient toutes été soigneusement découpées dans des magasines. Deux d’entre elles n’étaient pas pornographiques ; ce n’étaient que des images de femmes habillées de tenues de créateurs follement rayées. Une des images représentait un dessin d’une femme fessant le derrière nu d’une autre, dans un style très dépassé, comme pour lui donner un côté parodique. Parmi les autres, certaines étaient des dessins de magasines et d’autres des photographies. La plupart étaient en noir et blanc. Quelques-unes n’étaient même pas imprimées sur du papier glacé. Certaines étaient soft, et d’autres des prises de vues d’entrejambes sans fioritures. Fait assez troublant, sur les photographies d’entrejambes, quelqu’un avait mis en valeur la région vaginale en la coloriant avec un stylo ou un crayon, comme pour délimiter exactement ce qui était le plus important dans l’image.

Il y a aussi une carte en 3x5 cm avec un mot à propos d’un samedi soir, de 15 heures et du théâtre Clark’s Studio au 7ème étage. Une allusion griffonnée à Julliard.

La dernière image est une photographie. Une femme est assise à un bureau de classe. La photo ne montre que ses jambes et ses pieds sous le bureau. Elle porte une jupe courte et ses jambes sont légèrement ouvertes, mais on ne voit pas vraiment quelque chose. Mais là encore, un stylo s’est appliqué à gratter l’endroit sombre sous la jupe, comme pour dessiner ce que l’objectif n’avait pu apercevoir. Au dos de la photographie, un petit mot a été écrit. Ça dit, ‘Je suis tellement chaude que ça brûle. John, tu voudrais bien éteindre mon feu?’

Je me sens vaguement honteuse après avoir lu ceci. Je suis en train de farfouiller à travers les souvenirs privés de quelqu’un, ou ses œuvres de séduction, enfin quelque chose. Je regarde la couverture du livre. Il appartient à ma fille aînée, probablement du temps de ses années d’études. Mais elle l’a acheté d’occasion. Son propriétaire précédent pensait suffisamment de ses livres pour avoir utilisé un tampon afin d’imprimer son nom et ses initiales sur un cachet à la première page du livre. Son prénom n’est pas John. Je suspecte qu’il était le premier acquéreur, pour prendre le temps de tamponner son nom à l’intérieur. Mais évidemment, il n’en était pas le dernier.

Je suis suffisamment curieuse pour taper son nom dans Google. Est-il un photographe, un artiste, un acteur, une star de porno ? Non. Il n’est Persoonne, selon Google.

Je mets les images et les mots dans un sac plastique. La fois suivante où je vois ma fille, je lui demande si ce sont les siennes. Elle est outrée, horrifiée, scandalisée et elle rit hystériquement, tout ça en moins d’une minute. Non. Elle ne les a jamais vues auparavant. Non, la carte en 3x5 cm n’est pas à elle. Ce n’est pas son écriture, et elle n’est jamais sortie avec un « John ». Ce ne sont pas ses jambes sous le bureau non plus.

Alors. C’est un mystère, un petit mystère. Un jour vers la fin des années 70 ou au début des années 80, quelqu’un a découpé des images pornographiques pour son petit ami et d’une façon ou d’une autre elles ont été laissées à l’intérieur du livre de quelqu’un d’autre chez le bouquiniste. C’est une lecture possible des choses.

Je vais pour jeter les images, et puis ne peux pas. Pourquoi ? Parce que ce sont des morceaux de puzzle. Parce qu’elles sont coupées de manière démodée, aussi proprement que sont découpées au cutter les images sorties des magasines cochons. Prises toutes ensembles, elles ont un jour signifié quelque chose pour quelqu’un.

Je teste mon impulsion sur la sympathie de ma fille. « Jette-les », je lui suggère. « Je ne veux pas que les enfants tombent là-dessus quand ils cherchent un exemplaire de « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek »

Elle les prend, les tient dans sa main et à l’air perplexe pendant un moment. « On va juste les jeter ? »

Je laisse la question en suspens, sans dire le ‘Pourquoi pas ? ‘ ou ‘Qu’est ce qu’on en ferait d’autre ?’.

« Parce ce que ça ne semble pas être la chose à faire… »

Mais aucune d’entre nous ne peut dire ce qu’est la chose à faire.

Alors ce soir, dans mon bureau, je les ai mises dans un sac en plastique comme si j’emballais et j’étiquetais un artefact trouvé lors d’une fouille archéologique. Que sont-elles ? Le fantasme de quelqu’un, sa séduction ? Elles représentent peut être l’incarnation papier du désir d’un étudiant. Un message dans une bouteille non intentionnel, qui a surgi tranquillement de sa planque dans une anthologie de nouvelles, où il se trouvait depuis peut-être un quart de siècle.

Où es-tu maintenant, John ? As-tu jamais trouvé le moyen d’éteindre ce feu ? Est-ce que ces morceaux de papiers te réchaufferaient par leurs souvenirs ? Ou est-ce que la fille assise derrière le bureau aurait un mouvement de recul face aux mots qu’elle a écrit ? Est-elle mère maintenant, grand-mère ?

J’ai posé le sac de porno précautionneusement au fond du tiroir de mon bureau.

Je n’irai pas chez le bouquiniste demain pour leur trouver une nouvelle planque. Je ne choisirai pas un gros livre obscur et cher pour les y cacher.
Je ne relâcherai pas ce petit mystère dans le courant pour que quelqu’un d’autre les découvre 25, 30 ou 50 ans après.

Non. Pas moi.

Pas mes images cochonnes.

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