La requête envoyée par Jussi (éditeur d’Alienisti, ndlt) était assez ordinaire : Robin Hobb avait-elle une nouvelle d’environ 5000 mots qui pourrait être publiée dans Alienisti pour le prochain Finncon ? Avec regret, j’ai dû lui dire que non, que Robin Hobb semble incapable d’écrire quoi que ce soit qui ne fasse pas au moins la longueur d’un petit roman. Quelque chose dans son style ne se prête pas à des histoires plus courtes. Jussi était même prêt à accepter une nouvelle de ‘Megan Lindholm’ à la place, mais comme je le lui ai dit, je ne me sens pas à l’aise à cette idée. Le style et les sujets choisis pour mes deux ‘noms de plume’ (en français dans le texte) sont assez différents pour que je n’aime pas en proposer un à la place de l’autre : ce serait un peu comme un restaurant servant du poulet à un client ayant commandé du poisson.

Pourtant, Jussi m’avais laissé un bon moment, et je me suis dit que j’essaierai. Pendant plusieurs semaines, j’ai tenté de concocter une histoire de Robin Hobb assez courte pour être utilisable. J’en suis ressortie les mains vides. Les nouvelles ont toujours été la forme d’écriture la plus difficile pour moi. Soit il me vient une idée géniale pour une nouvelle et je l’écris, soit je n’écris pas. Ça ne parait pas être un procédé que je peux forcer. Je n’ai jamais eu beaucoup de succès pour en produire une par nécessité plutôt que par inspiration. Quand je l’ai admis, plutôt inconfortablement, Jussi a suggéré que peut-être que 5000 mots écrits à propos de moi suffiraient.

Ceci m’a mis en face d’un nouveau dilemme. Presque toutes les informations de base sur moi sont disponibles sur internet. J’ai moi-même un site internet, sur robinhobb.com avec une section Faq qui couvre la plupart des questions habituellement posées lors d’interviews. Je crois que j’ai si souvent répondu à ces questions que les réponses me paraissent barbantes ; j’espère que le lecteur de ce texte ne partagera pas mon opinion, parce que j’ai décidé de suivre la suggestion de Jussi, et de me présenter ici.

Je m’avance dans la moitié de la cinquantaine à présent, et j’ai écrit des histoires presque depuis que j’ai appris à écrire. Depuis très jeune, je savais que vivre de mes écrits n’était pas une ambition réaliste, et que très peu d’écrivains, même parmi les écrivains à plein temps, sont assez chanceux pour réussir à en vivre. Néanmoins, je me suis accrochée à cette ambition, même alors que je réalisais que je devrais probablement travailler comme journaliste ou serveuse pour gagner ma pitance, et n’écrire de la fiction que pour le plaisir. Ce fut une surprise merveilleuse que de gagner ma vie en tant qu’écrivain. Je ne perds jamais de vue combien je suis chanceuse de pouvoir gagner ma vie en faisant une chose que j’adore.

Quand j’avais environ 10 ans, ma famille a déménagé de San Rafael, en Californie pour aller à Fairbanks, en Alaska. Mes parents trouvaient que leurs enfants grandissaient de manière trop complaisante, et trop ‘facilement’. Ils décidèrent que nous gagnerions à faire face à quelques épreuves dans notre vie. En toute honnêteté, ils avaient raison. Notre plus grand souci à l’époque était de parvenir à mendier assez d’argent à ma mère pour aller acheter des chips et du coca à la boutique du coin avant qu’elle ne ferme ! Mon père s’ennuyait un peu à son travail, et plusieurs exemplaires d’Alaska Magasine l’ont convaincu que c’était la chose à faire.

Pour mes frères et sœurs plus âgés, ce fut un choc culturel assez important. Nous avons laissé le confort et les commodités de la banlieue californienne chaude et ensoleillée pour aller vivre en Alaska centrale. La maison dans laquelle nous nous sommes installés était une maison en rondins qui avait été laissée à moitié terminée par son précédent propriétaire. Je n’oublierai jamais la première fois que je l’ai vue. Mon père avait conduit depuis le Canada jusqu’en Alaska dans une camionnette Volkswagen, et quand le reste de la famille est arrivé en Alaska, c’est devenu notre voiture familiale. Quand nous la conduisions sur les routes, principalement faites de graviers, des cailloux étaient projetés contre le dessous, et le son donnait l’impression d’être à l’intérieur d’une canette pleine de gravats secouée. J’étais très impressionnée par les panaches de poussières qui restaient suspendus dans l’air après notre passage sur ces routes gravillonneuses.

Quand nous sommes arrivés sur le chemin qui menait à notre ‘nouvelle’ maison, de petits arbres poussaient en plein milieu, la route n’ayant pas été utilisée depuis si longtemps. Mon père s’est contenté de rouler par-dessus ; les arbres se sont couchés sur le passage de la voiture et se sont redressés derrière nous, et on aurait dit qu’ils nous enfermaient à l’intérieur. Les bouleaux et les peupliers formaient une arche au dessus de l’avenue, nous enveloppant dans une sorte de tunnel, et on aurait vraiment dit qu’on rentrait dans un autre monde. à l’origine, le terrain autour de la maison avait été nettoyé, mais personne n’avait vécu là depuis si longtemps qu’il était recouvert d’arbrisseaux, une forêt de petits arbres, dont aucun des troncs ne dépassait huit centimètres de diamètre.

Après que les précédents propriétaires aient abandonné la maison à moitié terminée, les fenêtres avaient été cassées et les portes volées, alors la nature s’était aussi emparée de l’intérieur. Il était encore plein de meubles moisis et de canapés puants infestés de souris, et le sous-sol était sombre et sentait mauvais. Notre première tâche fut de vider la maison et de faire une pile des meubles à l’extérieur, que nous avons fini par brûler, ou par amener à la décharge. Au sous-sol, nous avons dû faire tomber les murs intérieurs, qui s’étaient fait attaquer par la moisissure et avaient pourri. Après une longue journée de labeur, nous ne pouvions pas prendre de bain, car il n’y avait pas de plomberie installée à l’intérieur. L’eau devait être transportée et chauffée sur un réchaud, et ma mère devait cuisiner sur le réchaud portatif à gaz. Pour mes petits frères et moi, tout ça était une formidable aventure de camping. Mes sœurs aînées étaient adolescentes, et je crois que pour elles, c’était un cauchemar !

Nous avons passé un ou deux mois frénétiques à rendre la maison habitable pour l’hiver, qui approchait. C’était à nous de remettre des portes et des fenêtres, l’installation électrique, la plomberie et l’isolation. Nous sommes arrivés en Alaska vers la mi-juillet, dans un climat à peu près similaire à celui de la Finlande (y compris pour le soleil de minuit), et nous avons entrepris d’effectuer tout ce travail avant l’arrivée de la neige. Inutile de dire que les six enfants que nous étions ont appris énormément de choses très rapidement concernant la menuiserie, la plomberie et l’électricité.

Je pense que déménager en Alaska m’a façonnée en tant qu’écrivain plus que toute autre expérience dans ma vie. Je n’avais jamais vu d’élan, encore moins aidé à en abattre un et à le dépecer pour la viande. Jusque là, nos pommes de terres et nos carottes provenaient de l’épicerie californienne, propres et prêts à l’emploi. En Alaska, le potager familial recouvrait environ deux hectares de terrain, et nous participions à toutes les tâches, depuis la préparation de la terre à la récolte de la nourriture.

Je pense que beaucoup de cette expérience acquise sur le terrain transparaît dans mes écrits. Même si je n’ai certainement pas grandi à l’époque médiévale qui sert si souvent de toile de fond à la fantasy, je me suis néanmoins énormément familiarisée avec certaines de ces activités immémoriales (et qui prennent tellement de temps !) qui étaient communes à cette époque, et moins courantes dans la nôtre. Je pense que mes parents ont été très sages de nous exposer, pendant l’enfance, à ce genre d’existence. Il a souvent été dit que lire de la fantasy implique « la suspension volontaire de l’incrédulité ». Je pense que le meilleur moyen de convaincre un lecteur que je sais de quoi je parle quand je relate le mode de vie des dragons, c’est de savoir de quoi je parle quand je raconte des détails sur la manière d’élever des poulets, ou de poser un toit sur une maison. Je crois fermement, non seulement en la recherche, mais aussi qu’il faut essayer d’expérimenter soi-même les choses dont on veut parler, ne serait-ce que pour avoir la possibilité d’inclure des détails physiques à l’histoire.

Comme tant de personnes aspirant à être écrivains, j’ai commencé à tenir des journaux lorsque j’étais adolescente, et j’ai écrit beaucoup de très mauvaise poésie. Heureusement pour la postérité, ces écrits ont été en majorité perdus, ou dispersés depuis si longtemps qu’ils ne reviendront jamais me hanter sous une forme publiée ! Je pense sincèrement que les journaux intimes sont un terrain d’entraînement très utile pour tout jeune écrivain, et je le recommande souvent comme premier pas vers l’écriture. D’une part, ils montrent à la personne le procédé pour sortir des idées de son cerveau et les mettre sur le papier. D’autre part, les journaux intimes sont un excellent point de référence par la suite. Je regrette fortement la perte de tant de journaux de mes années adolescentes. Les écrits qui me restent m’ont été très précieux pour me remettre dans cet état d’esprit, lorsque je souhaite écrire de ce point de vue.

J’ai obtenu mon bac au lycée local d’Alaska à 17 ans, et je suis partie à l’université à Denver, Colorado. Déménager de la ville de Fairbanks en Alaska pour vivre dans une ville aussi grande que Denver était extraordinaire et déconcertant à la fois. À l’époque, l’air de Denver était très pollué, et j’en ai souffert, ainsi que du changement d’altitude, en venant habiter dans ‘la ville à un mile de haut’. J’obtenais de bons résultats dans mes études, mais je n’avais pas l’impression d’apprendre ce dont j’avais besoin pour devenir un écrivain. Un professeur qui avait peu d’intérêt pour les genres littéraires enseignait le seul cours d’écriture créative que je suivais là-bas. Cet étudiant qui avait apporté une histoire de vampires pour la soumettre à la critique de la classe fut humilié quand le professeur annonça simplement, « Je pense que nous n’allons pas perdre de temps avec ça », et passa à l’étudiant suivant. Lâche comme je l’étais, j’écrivis un portrait psychologique qui en disait beaucoup sur le personnage, et peu sur l’intrigue. Je savais pertinemment qu’il ne s’agissait pas d’une histoire, parce qu’il ne se passait pas vraiment quelque chose dedans. Néanmoins, le professeur critiqua mon texte et en fit l’éloge. Je passais son cours avec un A de moyenne, mais la seule chose que j’y appris sur l’écriture fut la manière de contenter mon professeur.

J’ai quitté l’université de Denver après seulement un an là-bas, je suis retournée à Fairbanks, j’y ai épousé le pêcheur commercial avec qui je sortais depuis un an, et j’ai emménagé avec mon jeune époux sur l’île Kodiak. Il s’agit d’une grande île au large de la côte de l’Alaska. À l’époque, sa population était très réduite, et nous vivions dans un village appelé Chiniak. Le commerce de la pêche étant un peu en berne en ce temps, mon mari pris un job dans un centre de suivi par satellite, et je me retrouvais avec beaucoup de temps devant moi. Alors, pour la première fois, j’ai commencé à soumettre des histoires que j’avais écrites. Au début, j’écrivais des histoires pour enfants, partant de l’idée (fausse) qu’il est plus facile d’écrire pour les enfants. Je me suis rapidement rendue compte que ce n’était pas le cas, car les magasines pour enfants ont un nombre de mots requis très limité, et veulent une bonne histoire racontée dans un vocabulaire simple. C’était un travail très difficile pour moi, mais je pense que ça m’a donné une base excellente pour savoir ce qui est important quand on raconte une histoire.

J’ai appris à écrire en grande partie par tâtonnements. J’écrivais sur une machine à écrire électronique portable de la marque Smith-corona, faisant de laborieuses copies carbone de chaque histoire et corrigeant les erreurs au Blanco. (Des années plus tard, quand les ordinateurs ont commencé à arriver sur le marché, j’ai réalisé que la plus grande partie de mes débuts d’écrivain a consisté à ‘taper’ plutôt qu’à ‘écrire’. Ceci, pour moi, représente le prodige des logiciels d’écriture. À l’époque, si j’avais fait plus de trois erreurs de frappe sur une page, je la retapais entièrement. Et si je voulais ajouter un chapitre à la page 2, je devais retaper tout le reste de l’histoire. J’adore avoir la possibilité de couper, coller et corriger sur un écran maintenant !) Il n’existait pas de groupe d’écriture sur Chiniak, la bibliothèque la plus proche se trouvait à quelques heures d’ici, à Kodiak, et je n’avais pas de mentor pour me conseiller. Alors, bien que ma première histoire ait été publiée quand j’avais 18 ans, les publications suivantes tardaient à venir, et s’éparpillaient sur des années. Mon apprentissage fut très long, et je me demande souvent si le succès serait arrivé plus vite si j’avais été dans une position me permettant d’interagir davantage avec d’autres écrivains et apprentis écrivains.

Nous avons déménagé plusieurs fois au cours des dix ans qui ont suivi, et nous avons eu trois enfants. J’ai travaillé dans toutes sortes d’endroits, partout où nous avons vécu, à des postes allant de la tenue d’une boutique d’électronique, au service de pizzas et de bière dans des restaurants, en passant par un job de journaliste-photographe à mi-temps pour les journaux locaux. Les enfants et mes emplois occupaient mon temps, mais je me suis débrouillée pour continuer à écrire et à soumettre mes histoires, et j’ai pu lentement attacher à mon nom le crédit d’autres publications. J’ai rapidement réalisé que la S.F. et la Fantasy étaient les genres littéraires que je préférais lire, et je me suis dit que je devrais essayer d’écrire ce que j’aimais lire le plus. J’ai soumis des histoires aux plus gros magasines sans succès, mais j’ai eu plus de chance avec les petits ‘fanzines’, les petits magasines de fantasy et de science-fiction auto publiés, qui étaient souvent le produit de la passion de quelqu’un. J’ai une grande dette envers les éditeurs de ces petites publications, tel que Gordon Linzer, de Space and Time. Ma première vente professionnelle de Fantasy fut pour une anthologie appelée AMAZONS ! L’histoire était « Bones for Dulath », par Megan Lindholm, et ce fut la première apparition des personnages Ki et Vandien. L’anthologie fut éditée par Jessica Amanda Salmonson, et publiée par Daw. L’anthologie a gagné le World Fantasy Award en tant que meilleure anthologie de l’année, et ainsi mon histoire toucha un lectorat beaucoup plus large qu’elle ne l’aurait pu sinon.

En 1982, j’ai vendu mon premier livre, intitulé «Le Vol des Harpies ». C’était la première apparition de Ki et Vandien sur la longueur d’un roman, et trois autres livres sur eux suivirent bientôt. J’ai continué à écrire de la Fantasy et de la SF en tant que Megan Lindholm pendant près de dix ans. Je publiais des nouvelles aussi bien que des romans. Contrairement à ce qui est souvent affirmé sur Internet, je n’ai jamais gagné d’Hugo ou de Nebula pour aucune de mes œuvres, mais je suis fière de pouvoir dire que je suis allée jusqu’aux nominations finales pour ces récompenses plusieurs fois. Malgré ces succès et de plutôt bonnes critiques, je restais fermement dans la ‘liste du milieu’ en tant que Megan Lindholm. La ‘liste du milieu’ est cette place difficile où l’on n’est plus un ‘nouvel’ écrivain, mais où l’on n’a pas encore obtenu un quelconque succès, ou richesse. C’est une place difficile à occuper, car on doit avoir un travail et trouver du temps pour écrire. Dans mon cas, j’avais également trois enfants à élever, et dans cette tâche je fonctionnais souvent comme un parent célibataire, car la carrière de mon mari, ingénieur de la marine sur des bateaux de pêche, le retenait souvent en mer six ou sept mois d’affilée. Nous vivions dans une région très rurale, à la sortie de la ville de Roy, à Washington. Nous avions des poulets, des canards et des oies, ainsi que plus d’une centaine de pigeons. Je possédais un jardin, et chaque année nous élevions deux ou trois cochons pour la viande, alors entre l’écriture, les enfants, le jardin, les animaux et de nombreux jobs à mi-temps, ma vie était bien remplie. J’étais contente d’être publiée, mais la plupart de mes voisins me voyaient d’avantage comme une bonne fournisseuse d’œufs de poule et de canard que comme un écrivain. Sans m’en rendre compte, j’avais commencé à avoir des idées assez arrêtées sur les livres et l’écriture.

Et puis, vers 1990, j’ai commencé une collaboration avec Steven Brust sur un livre. Steve et moi étions collègues quand nous avions travaillé sur des histoires pour les anthologies Liavek, publiées par Emma Bull et Will Shetterly. Nous avions découvert que nous partagions les mêmes idées à propos de l’écriture, de la magie et des personnages. Un jour, à l’improviste, Steve m’envoya le premier chapitre d’un livre qu’il avait commencé à écrire, de la fantasy urbaine contemporaine, avec un mot qui disait qu’il avait trouvé que la magie qu’il décrivait dedans était un peu similaire à celle que j’avais élaborée dans « Le Dernier Magicien ». Il m’invitait à une collaboration pour raconter l’histoire avec lui. J’étais sûre de ne pas pouvoir travailler avec un autre écrivain, et certaine également de ne pas en avoir le temps. Pourtant, l’histoire m’a intriguée. Plus par curiosité qu’autre chose, j’ai écrit le chapitre suivant de l’histoire pour lui, et la lui ai renvoyée. Bientôt elle arriva de nouveau dans ma boîte aux lettres, cette fois-ci avec un troisième chapitre. J’en ajoutais un quatrième.

Pendant plus d’un an et demi, Steven et moi nous sommes envoyé le manuscrit. Nous avons édité les premiers chapitres, fait des modifications, nous nous sommes lancés des défis l’un à l’autre (dans un mauvais jour, j’ai tué systématiquement tous les personnages de Steve, l’un après l’autre. Il les a tous brillamment ressuscités.) Nous ne savions bientôt plus qui avait écrit quelles parties, et nous avons commencé à écrire des passages pour les personnages de l’autre. L’email m’était inconnu à l’époque, et ainsi le livre fut entièrement écrit par la voie de la poste. Je continuais à travailler sur les romans que l’on m’avait commandés, mais ce livre était autre chose. Je me languissais de continuer. Steve et moi l’écrivions pour le plaisir, sans aucune perspective de publication. Nous suivions juste l’histoire là où elle allait, et nous fûmes tous deux plutôt surpris quand un jour, elle se trouva un dénouement. Nous nous sommes rencontrés à San Francisco. Steve était là pour le concert des Grateful Dead. Au cours du week-end, pendant que Fred visitait tous les musées maritimes de la ville, Steve et moi avons édité entièrement le livre pour la première fois sur la table basse d’un hôtel. Plus tard, je me suis rendue à Minneapolis. Nous nous sommes assis côte à côte devant l’écran de son ordinateur, pour la correction finale. Je m’attendais à ce que nous nous chamaillions sur des détails par endroits. Au lieu de ça, on se retrouvait toujours d’accord, ce qui était encre plus étrange. Je pense que ce fut l’un de mes projets d’écriture le plus stimulant, et un de ceux qui m’a demandé le moins d’efforts. Ce manuscrit devint « La Nuit du Prédateur », et le livre fut éventuellement publié par Tor Books.

Écrire « La Nuit du Prédateur » fut une expérience très importante pour moi. Ce n’était pas seulement la collaboration avec Brust, bien que cela fût déjà un plaisir distinct. Ça m’a rappelé pourquoi j’ai voulu être un écrivain à l’origine ; parce que j’adorais laisser une histoire se promener jusqu’à ce qu’elle s’essouffle toute seule, et ça faisait bien trop longtemps que je ne l’avais pas laissée le faire. Et je souhaite mettre ici l’emphase sur le fait que c’est moi qui me contraignait à un style d’écriture particulier, et non pas des pressions éditoriales qui m’étouffaient. Ça m’a permis de me souvenir pourquoi j’ai voulu être écrivain, et à quel point l’écriture peut être excitante quand on laisse les personnages faire ce qu’ils veulent.

Quand j’eus terminé les livres sur lesquels je travaillais et que je pus commencer un nouveau projet, j’ai amené ce renouveau d’énergie avec moi. Je voulais faire quelque chose de complètement différent, quelque chose d’aussi stimulant et agréable que « La Nuit du Prédateur » l’avait été. Je donnais à mon livre le titre provisoire « Le Bâtard de Chevalerie ». Je décidais de l’écrire à la première personne, et de tenter une voix et une manière de raconter totalement différentes pour cette histoire. Je crois que c’est mon agent qui a suggéré le premier que l’on envisage carrément un nouvel alias pour aller avec ce style littéraire différent. Je n’ai pas hésité à sauter sur l’occasion, mais me trouver un nouveau nom me prit plusieurs semaines. J’ai choisi Robin Hobb parce que je voulais un prénom androgyne. Aux Etats-Unis cette manière d’écrire Robin peut être aussi bien féminine que masculine. J’aimais également le bagage attaché à ce prénom, avec des résonances de partout, depuis Robin des bois à Robin Goodfellow. « Hobb » fut plus dur à trouver ; je voulais quelque chose de court, qui tiendrait bien sur la couverture d’un livre, et qui irait bien avec Robin. Hobb trouve toutes sortes de résonances chez les gens, de Hobgoblin à Hobbit, mais j’admettrai que ce fut un choix de dernière minute, pris sans trop de réflexion, quand mon agent m’appela et me dit qu’il devait avoir le nom très rapidement.

Dans les interviews, les gens ont souvent l’air de mettre énormément d’emphase sur ce changement de nom. Pour moi, ça ne me paraissait pas être une grosse décision à l’époque, et j’ai été un peu mystifiée par le degré d’importance que les gens y attachent. On m’a demandé si je me suis sentie insultée d’avoir ‘dû changer mon nom pour réussir’, ou si je n’avais pas l’impression d’avoir triché, d’avoir trompé le public. En toute honnêteté, ces pensées ne m’ont jamais traversé l’esprit. Au mieux, ça me semblait être une sorte de farce, mais principalement, ça me semblait un moyen d’ajouter une couche de caractérisation au récit, et d’échapper aux limites que je m’étais moi-même fixées. Dans la tradition de la SF et de la Fantasy, il n’est pas inhabituel du tout qu’un auteur ait plusieurs pseudonymes, ni même d’écrire pour un magasine avec un nom réservé à celui-ci. Parfois, je me dis que les gens se posent trop de question sur cette histoire de nom alors que je souhaiterai réellement qu’ils s’intéressent à l’histoire !

J’ai continué à écrire des nouvelles en tant que Megan Lindholm, et j’ai plusieurs romans sous cet alias dans mon ordinateur. Si seulement je pouvais faire rentrer deux fois plus d’heures dans une journée, j’écrirais volontiers des livres sous les deux noms. Pour le moment, Hobb écrivant des livres d’une telle longueur, je dois me contenter de glisser une nouvelle occasionnelle de Lindholm.

Actuellement, je vis à Tacoma, dans l’Etat de Washington. C’est sur la côte ouest des Etats-Unis, pas très loin au sud du Canada, et juste au Sud de Seattle. Si je dois vivre dans une ville (et en ce moment, je le dois), alors Tacoma est parfaite. Nous n’avons pas la réputation de Seattle concernant la sophistication et les Arts, mais on s’en sort bien quand même, merci beaucoup. Nous sommes une ville ouvrière, centrée autour d’un grand port de commerce et un terminus de train. La population est d’environ 193.000 personnes, la moyenne d’âge est de trente-trois ans, alors la mentalité générale est assez jeune. Cette ville abrite une très grande diversité ethnique, beaucoup plus diversifiée que la majorité des villes américaines. La dernière vague d’immigrants semble être principalement russe. Il fut drôle d’observer les panneaux des supermarchés changer pour inclure les marques en alphabet cyrillique.

Bien que nous soyons une ville d’ouvriers, nous avons notre petite idée sur l’art. La majorité des artistes en activité de Tacoma que je connais sont exactement ça : des artistes qui travaillent. Ils créent de l’art en plus de tenir un boulot ‘normal’. Je vis dans un quartier de classe moyenne, où la plupart de mes voisins sont des enseignants, des infirmiers, des ingénieurs ou des travailleurs dans le bâtiment. Autant que je sache, je suis la seule écrivain professionnelle du quartier. C’est un district tout droit sorti des romans de Ray Bradbury, où les enfants jouent au baseball au coin des rues, et ferment souvent la route pour leurs matchs de hockey. Ça ne dérange personne ; les gens les évitent juste en conduisant doucement. Notre quartier est connu sous le nom de Proctor District (district surveillant). Une des raisons pour lesquelles j’aime habiter ici est que je peux me rendre à pied depuis chez moi au cinéma, à l’épicerie, à la bibliothèque, à la poste, et dans de nombreuses boutiques. Ceci est devenu inhabituel dans de nombreuses villes américaines, où les quartiers résidentiels sont très séparés des quartiers commerciaux.

Comme c’était le cas au début de ma carrière, j’ai peu, voire pas de contacts réguliers avec d’autres auteurs. Plusieurs fois par an, quand je me rends à une convention de SF, ou à toute autre réunion littéraire, j’ai une chance de ‘parler boutique’ avec d’autres écrivains, et c’est une chose très plaisante. J’ai des contacts sporadiques avec plusieurs amis auteurs, mais assez étrangement, la plupart d’entre nous sommes trop occupés à écrire pour écrire des mails à nos amis. Alors, pour la plus grande part, mes contacts journaliers et mes amitiés sont avec des personnes venant de toutes sortes de milieux sociaux et professionnels. Je pense que c’est une aide pour brosser des personnages et des dialogues dans mes histoires. J’apprends énormément de choses sur ce que les autres personnes font, au contraire de passer beaucoup de temps avec des gens qui font la même chose que moi. Être mise en présence des tâches quotidiennes des personnes autour de moi est un moyen merveilleux pour apprendre des choses nouvelles, ce que je considère essentiel pour un écrivain. Cette semaine, j’ai appris à nouer un nœud de harpe, pour réparer une corde de harpe cassée, et à accorder une harpe avec un accordeur électrique. Je me hâte d’ajouter que je n’apprends pas à jouer de la harpe ; ce sont simplement les tâches qui incombent aux parents dont l’enfant décide de se lancer dans l’apprentissage d’un nouvel instrument.

Actuellement, je travaille dur sur mon dixième roman en tant que Robin Hobb. Celui-ci (Le soldat Chamane, ndlt) aura lieu dans un univers complètement différent du monde des Loinvoyant. Dans un sens, travailler avec Fitz et le Fou me manque, mais je passe également un très bon moment en apprenant à connaître Jamère et son monde. On me demande souvent si j’écrirai un jour un autre livre sur les Loinvoyant ou les Vivenef. La réponse est, je n’hésiterai pas à écrire un autre livre dans ce monde si il me vient une idée absolument géniale pour en écrire un. Mais je ne veux pas prendre juste n’importe quelle idée ravaudée et lui faire prendre place dans le monde des Loinvoyant simplement pour écrire un autre livre là-bas. Je reçois énormément d’e-mails qui me font remarquer qu’il reste de nombreuses histoires à raconter après la fin du cycle de « L’Assassin Royal ». Je sais que c’est vrai, mais pourtant je préférerais quitter la scène quand les lecteurs apprécient encore l’histoire, que d’attendre de n’être plus que la seule intéressée par mes personnages.

En ce moment, mon temps libre à la maison est occupé par mon jardin, deux petits-enfants et la rénovation d’un bateau appelé ‘La Charmante’ (en français dans le texte). Il mesure un peu plus de dix mètres de long, et fait la fierté et la joie de Fred. C’est un bateau de plaisance construit à partir de la coque d’un bateau de pêche Roberts. Il y a un joli, grand bureau dans la cabine principale, et mon espoir est qu’on fasse un voyage de plaisance le long de la côte canadienne jusqu’en Alaska. Si je peux écrire tout le temps, je ne me sentirai pas coupable de prendre ces vacances. L’été prochain, il sera peut-être prêt pour un voyage aussi grand. Pour le moment, nous passons beaucoup de temps aux tâches familières d’un propriétaire de bateau : décaper, peindre, refaire l’électricité, et reconfigurer l’agencement intérieur du bateau afin de le rendre agréable à un écrivain.

Hé bien. Je viens de compter les mots et j’ai découvert que je peux encore écrire 500 mots ! Alors, peut-être que je vais ajouter quelques détails sur moi que vous ne trouveriez pas dans une interview ordinaire. J’espère vraiment rencontrer beaucoup de lecteurs au Finncon. Je ne propose pas toujours de serrer la main, mais je vous en prie, ne le prenez pas personnellement. Certains jours, mes mains et mes doigts sont très endoloris à force de taper au clavier. Il y a même des jours où je trimballe un sac de glace dans ma poche, alors si je vous serre finalement la main et que mes doigts sont très froids, vous saurez pourquoi.

Je me sens souvent très timide aux conventions ; après tout, je pense que la plupart des écrivains sont des introvertis. Nous passons énormément de temps face à notre écran d’ordinateur, avec nos camarades de jeu imaginaires. Alors si j’ai l’air silencieuse, s’il vous plait, n’hésitez pas à engager la conversation. Je n’ai jamais été douée pour aller vers les gens et me présenter, mais j’adore parler avec des lecteurs. J’ai commencé à travailler avec un cd de phrases finlandaises pour les voyageurs, alors il se pourrait même que je teste mon finlandais rudimentaire sur vous. Ou pas !

En conclusion, j’ajouterai mon meilleur conseil absolu, et le seul réel secret que je connaisse sur l’écriture. Persévérez ! Tout livre est écrit une touche, ou une lettre à la fois. Il n’y a pas d’autre moyen d’y parvenir, aucun raccourci, aucun tour de passe-passe pour que votre livre s’écrive de lui-même. Je pense que l’erreur que font souvent les jeunes écrivains est de décider de s’asseoir, et d’écrire un livre. Je ne pense pas que quiconque puisse faire ça. Plutôt, dites-vous qu’aujourd’hui vous allez écrire une scène, ou décrire un personnage ou un événement. C’est ce qui rend l’entreprise possible, et à mesure des jours vous ajoutez d’autres morceaux, comme on enfile des perles sur un fil. Bientôt vous aurez l’histoire finie, transférée de votre esprit sur la page.
De nombreux mercis à Jussi et Alienisti pour cette opportunité.


Copyright 2004 Robin Hobb